La phrase

"Extirper le sionisme de Palestine" (Al Faraby)


mardi 9 décembre 2014

Le Qatar rentre dans le rang

La fin de la récréation a sonné. Critiqué pour son activisme effréné sur la scène internationale, marqué par un soutien tous azimuts aux mouvements islamistes modérés au cours du "Printemps arabe", le Qatar rentre dans le rang. Ce minuscule mais richissime émirat du Golfe (pas plus grand que la Corse, mais disposant des troisièmes réserves mondiales de gaz naturel) accueille à partir de mardi le sommet annuel du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Oman, Qatar et Koweït). Une réunion qui a pourtant failli ne jamais voir le jour, cette organisation régionale créée en 1981 pour contrer la Révolution islamique iranienne ayant failli imploser au cours de l'année.
Fait rarissime, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont rappelé le 6 mars dernier leurs ambassadeurs au Qatar, dénonçant les ingérences de l'émirat dans leurs affaires intérieures. Autrement dit, le soutien politique, médiatique et financier de Doha aux Frères musulmans, que les trois pays considèrent comme une menace directe à leurs précieux intérêts. C'est que la confrérie va tout d'abord se révéler comme la principale bénéficiaire des soulèvements arabes, avec l'aide bienveillante du richissime émirat.
Ainsi, le Qatar va soutenir les Frères musulmans en Tunisie (le parti Ennahda, vainqueur des premières élections post-Ben Ali en 2012), en Égypte (le Parti de la liberté et de la justice, vainqueur des législatives de 2012) et en Syrie (la Coalition nationale syrienne, principal organe de l'opposition, où les islamistes sont majoritaires), mais aussi la rébellion islamiste armée. "Le Qatar considère les Frères musulmans comme la principale organisation populaire dans le monde arabe qui bénéficie du soutien des peuples", analyse Nabil Ennasri*, doctorant spécialiste du Qatar à l'université d'Aix-en-Provence. Un soutien tout d'abord pragmatique, qui va permettre à la minuscule presqu'île de s'affirmer sur la scène internationale. 
Pour diffuser ses idées, le Qatar possède une arme redoutable : Al Jazeera. Créée en 1996, la première chaîne d'information continue en langue arabe se démarque du reste du paysage audiovisuel en offrant la parole à de nombreux dissidents politiques du Golfe, notamment l'imam controversé Youssef al-Qaradawi, maître à penser des Frères musulmans réfugié au Qatar depuis 1970. Problème, cet avant-gardisme démocratique affiché contraste fermement avec le rigorisme politique et religieux (wahhabisme) en vigueur au sein de l'émirat, qui n'a connu aucune élection dans son histoire et qui interdit toujours les partis politiques.
"La connivence idéologique est nette entre une partie de l'appareil d'État qatari et la vision de la religion défendue par la confrérie", pointe ainsi le spécialiste Nabil Ennasri. Toutefois, avec ses 278 000 citoyens, qui possèdent avec 102 100 dollars par habitant le PIB le plus élevé au monde, la monarchie qatarie n'est pour l'heure pas en danger. Ce n'est pas le cas de l'Arabie saoudite et ses 21 millions de nationaux, dont les octogénaires au pouvoir sont effrayés par cet "islam politique" promu par la diplomatie qatarie, plus modéré que le wahhabisme (islam rigoriste) saoudien, interdisant la participation à la vie politique.
Ainsi le royaume saoud a-t-il sifflé la fin de la récréation en juin 2013 en lançant sa "contre-révolution"en Égypte. À coup de pétrodollars, Riyad a financé le retour au pouvoir de l'armée égyptienne qui a renversé le président islamiste Mohamed Morsi. Au même moment, l'émir du Qatar cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, 61 ans et grand artisan du rayonnement de l'émirat dans le monde, abdique au profit de son fils Tamim, à la diplomatie moins tapageuse. Une page s'est tournée au pays du gaz.
Sous la pression du grand-frère saoudien, le jeune émir consent un an plus tard à réclamer le départ du Qatar de sept responsables des Frères musulmans, dont Mahmoud Hussein, le secrétaire général de la confrérie. Car, entre-temps, une nouvelle menace - l'"organisation État islamique" - a fait son apparition au Moyen-Orient, forçant les pays du Golfe à mettre de côté leurs divergences. Un temps menacé de désintégration, le Conseil de coopération du Golfe renaît de ses cendres.
"La présence d'un ennemi commun a permis de mettre de côté les divisions secondaires au profit d'un objectif unitaire qui est de lutter contre une organisation terroriste qui ne cache pas sa volonté de mettre à bas les régimes de la région", souligne Nabil Ennasri. Face aux djihadistes, qui considèrent les pétromonarchies du Golfe comme des "régimes corrompus à la solde de l'Occident", et grâce à la médiation du Koweït, l'Arabie saoudite et le Qatar n'ont eu d'autre choix que d'enterrer la hache de guerre, ce qui s'est concrétisé par le retour des ambassadeurs à Doha en novembre.
Preuve de cette réconciliation, le baiser du jeune émir Tamim al-Thani au visage du vieillissant monarque saoudien, le roi Abdallah, âgé de 90 ans. Mais les apparences sont trompeuses et les divergences restent profondes. Tandis que l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis honnissent les soulèvements arabes et ont juré la perte des Frères musulmans, qu'ils considèrent comme une "organisation terroriste", le Qatar continue pour sa part de saluer les révoltes populaires, jugeant au contraire nécessaire de "contenir la mouvance islamiste" pour mieux la canaliser. "Nous sommes "davantage dans une détente en trompe-l'oeil que dans un réel mouvement de dégel des relations", estime ainsi Nabil Ennasri. "Car les fondamentaux de la guerre froide du Golfe entre Riyad et Doha demeurent." 
 
(09-12-2014 - Armin Arefi)

(*) Nabil Ennasri, auteur de L'Énigme du Qatar (éditions Iris).

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