La phrase

"Extirper le sionisme de Palestine" (Al Faraby)


dimanche 21 février 2016

La logique de l’alimentation forcée des prisonniers palestiniens

Peinture d'Amjad Wardeh-Syrie

(Par Majd Kayyal)

La prison est une machine qui fabrique de la répression en appliquant l’isolement comme modus operandi et en utilisant les êtres humains comme matière première. Lorsqu’ils sont incarcérés, les prisonniers sont mis à l’écart de leurs besoins et de leurs plaisirs essentiels : nourriture et éducation, sexe et mouvement, visibilité et intimité, tout devient contrôlé de façon extrêmement méticuleuse par un système qui limite le temps et l’espace dans la rigueur et la suffocation. Les prisonniers pourraient assumer leur libre arbitre, mais leur volonté ne peut jamais se matérialiser alors que le corps est privé de son humanité par la séparation de l’action du désir, ouvrant une brèche qui ne cesse de grandir jusqu’à ce que le corps ne soit plus rien d’autre qu’un matériau.
Imaginez un arbre énorme qui serait transporté dans une menuiserie où ses éléments les plus naturellement basiques -racines, feuilles, branches, fruits, fleurs et pollen- seraient arrachés avant de le transformer en table de télé. Au commencement, on utilise les outils les plus violents pour « traiter » le matériau brut (c’est-à-dire qu’on utilise les plus grosses scies pour couper l’arbre). Puis, lorsque le produit est « prêt », le besoin de violence diminue et les outils deviennent plus doux ( un couteau ou du papier de verre). Tout comme un arbre, le prisonnier qui entre dans la première phase de détention -l’interrogatoire- est soumis aux méthodes les plus cruelles d’isolement.

L’humanité comme un abîme

Le Service de Sécurité Générale d’Israël (connue sous le nom de « Shabak ») se sert de toutes les scies qui lui sont offertes par le manuel clé de production de répression : la législation israélienne. Elle interdit aux détenus de rencontrer leurs avocats, interdit la publication de l’annonce de leur arrestation, étend leur détention par contumace, les envoie à l’isolement, et garde secrets les résultats des interrogatoires. La loi israélienne exempte aussi la Shabak de faire des enregistrements audio-visuels des interrogatoires qu’elle fait subir aux prisonniers politiques palestiniens, faisant ainsi de la chambre d’interrogatoire, et de toutes les tortures brutales dont elle est le témoin, un trou noir irrémédiablement perdu dans l’espace et le temps.
Les détenus sont déplacés autour de la prison les yeux bandés, y compris de leurs cellules aux salles d’interrogatoires. Et ce n’est pas qu’un autre procédé ; c’est en fait l’une des manifestations les plus cruelles du modus operandi de l’isolement. Comme si ce n’était pas assez que les cellules soient construites sous terre sans fenêtres ni trous de lumière, elles sont aussi peintes d’une couleur sombre et maladive qui s’accorde avec la couleur brune de l’uniforme des détenus, faisant fusionner les vêtements du prisonnier avec son environnement comme s’ils faisaient partie de la cellule, transformant l’uniforme du détenu en constriction la plus étroite et la plus étouffante de son intimité corporelle. Encore plus cruel est le fait que le détenu est empêché de percevoir sa cellule en continuité avec d’autres endroits. Des chemins créent des relations proportionnelles entre les espaces et, quand le détenu est obligé de se déplacer les yeux bandés à travers les couloirs de la prison, il/elle est obligé-e de penser à sa cellule comme à un abîme absolu sans issue.
Pendant l’interrogatoire, le but principal de l’isolement est de réduire l’accès du détenu à ce qui lui reste d’humanité. La prison, comme appareil de répression, bloque toute forme d’interaction humaine avant d’ouvrir d’infimes créneaux qui permettent les interactions approuvées par les autorités (c’est-à-dire celles qui conduisent les détenus à faire des aveux et donc à être condamnés aux périodes de détention les plus longues). Les couleurs sont absentes des cellules, les détenus et même les gardiens ne peuvent quitter leurs uniformes sombres. Seule une personne peut porter des vêtements de couleur -l’interrogateur- et il est la seule personne qui offre aux détenus du café aromatique au lieu du thé inodore et incolore qu’ils boivent généralement dans leurs cellules.
L’isolement en prison produit une illusion dans laquelle les détenus sont persuadés que la seule voie pour récupérer leur liberté et leur humanité passe par les interrogateurs. Si cette méthode ne marche pas, le silence mortel des cellules est brisé par l’entrée d’un autre détenu qui apporte des histoires du monde extérieur. Ce détenu se révèle être un espion entraîné à recueillir secrètement des aveux. Ces méthodes ne laissent aux détenus, qui brûlent de récupérer ce qui peut leur rester d’humanité, aucune autre option que de plaider coupables, et de succomber ainsi à l’appareil de répression. En ce sens, plaider coupable, c’est comme tomber dans l’abîme de sa propre humanité.

La crise existentielle des grévistes de la faim

Un corps maintenu en prison pendant des années ou des décennies est vu par le suppresseur comme un produit qui doit subir une « phase de traitement » de longue durée. Plus le temps passe, plus les cicatrices de la répression deviennent évidentes, et plus haute est la « qualité » du produit. Un Palestinien dans une prison israélienne n’a pas le droit de faire passer à l’extérieur ce que leur corps désire ardemment. En fait, ils sont contrôlés à un point tel que n’importe quelle tentative pour satisfaire leurs désirs corporels ou pour récupérer leur humanité physique est contrée. Même manger d’une façon autre que celle définie par les gardiens de prison est interdit. Le droit d’apprendre (naturellement ou avec l’université) leur est aussi retiré (une loi émise par la Cour Souveraine d’Israël interdit aux prisonniers politiques palestiniens de poursuivre des études universitaires). Egalement retiré est le droit d’avoir des relations sexuelles (une autre loi israélienne interdit aux prisonniers palestiniens d’avoir des visites conjugales avec leurs épouses). Des murs définissent les mouvements ; la visibilité politique (protester) est interdite et avoir un espace privé est entravé puisque la prison impose des conditions sociales non-privées. Tous ces facteurs contribuent à empêcher les détenus de pouvoir contrôler leurs actions extérieures.
Cette crise existentielle amène les prisonniers à faire naître l’idée d’initier des grèves de la faim. Après avoir perdu le contrôle sur l’extérieur, le prisonnier décide de se battre pour son humanité en contrôlant ce qui est intérieur : les intestins. Le gréviste s’abstient d’abord de manger puis, après un certain temps, la compréhension de leur environnement se dégrade sévèrement ; leur capacité de bouger est complètement perdue ; leur discours s’affaiblit ; et finalement, leur condition médicale devient une affaire publique. Ainsi, le prisonnier dérobe à la machine de répression le produit auquel elle aspire, ce qui exaspère férocement la machine. En fait, c’est l’attentat contre la machine qui est le plus essentiel à la grève, plutôt que la faim elle-même.
C’est une manifestation typique de l’attitude existentialiste de Sartre en direction de la liberté de choix absolue. La pensée binaire du prisonnier fonctionne ainsi : « Je ne peux pas avaler ce que je veux (en parlant de nourriture), je vais donc garder vide mon système digestif. Je ne peux pas apprendre ce que je veux (éducation), je vais donc fermer sans cesse mes yeux et mes oreilles. Ma capacité de mouvement est restreinte (mobilité), je ne serai donc plus capable de bouger, même si eux le veulent. » L’opposition binaire est très évidente quand il s’agit de visibilité et d’intimité : « Le monde ne peut entendre mes cris et mes protestations, alors je vais recourir au silence. Je ne peux pas avoir d’espace privé, je vais donc trans former mon bilan médical en affaire publique internationale. » Ironiquement, la défaite absurde d’Israël est clairement visible dans la scène récurrente bien connue se grévistes de la faim gisant les mains attachées sur leur lit d’hôpital, incapables de s’enfuir même s’ils le voulaient.

Répression intestinale

La Loi israélienne sur l’Alimentation Forcée, décrétée il y a quelques semaines, permet aux tribunaux d’autoriser le gavage forcé des prisonniers palestiniens à la demande de la Shabak et des autorités carcérales. On passe un tube par le nez ou la bouche du détenu afin d’atteindre l’estomac, éliminant ainsi la participation du détenu au processus d’alimentation. Cette nouvelle loi ne signifie pas qu’Israël n’a pas déjà pratiqué l’alimentation forcée : beaucoup de prisonniers sont morts en martyrs dans le passé après avoir été nourris de force, dont Abdelqader Abu Al-Fahm (1970) et Ali Al-Jaafari (1980). Il est facile de se représenter la répression vicieuse du régime israélien sous forme de murs de béton et de menottes en acier, ce qui nous aide à comprendre comment ce régime prédateur contrôle nos corps de l’extérieur. Cependant, dans le cas de l’alimentation forcée, nous sommes confrontés à une scène brutale dans laquelle l’instrument de répression est enfoncé profondément dans les organes du détenu et les ronge intérieurement. Il ne s’agit pas d’une simple claque sur le visage du prisonnier, mais plutôt d’un acte qui rompt les tissus du système digestif du prisonnier. Le détenu, qui ne pouvait pas conserver la propriété de ses vêtements personnels pendant l’interrogatoire, est maintenant dépourvu de la propriété de ses propres intestins, alors que son corps est transformé de force en simple container contrôlé par l’appareil de répression, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur.
Lorsque j’ai parlé du choix binaire des grévistes de la faim, j’ai mentionné la nourriture, l’éducation, la mobilité, la visibilité et l’intimité. Le seul facteur que je n’ai pas mentionné, c’est l’activité sexuelle, parce que le choix binaire requiert ici un « autre ». L’alimentation forcée apporte le pôle opposé de cet « autre ». Les autorités carcérales empêchent les prisonniers d’agir instinctivement, émotionnellement et intimement, et on se sert alors de la grève de la faim pour obliger la prison à devenir l’ »autre » opposé polaire : L’alimentation forcée contredit les instincts humains du corps, et les émotions du détenu sont brutalement violées par l’insertion d’un corps physique étranger, tandis que son intimité est complètement gommée par la présence des équipes judiciaire et médicale ainsi que de millions de personnes qui suivent les nouvelles dans le monde entier. Le détenu est ainsi obligé de « satisfaire » son corps contre sa volonté.
Tout ceci ne se passe pas secrètement dans de petites allées sombres ou dans des chambres de bâtiments étroitement surveillés. Ce viol a le soutien d’une loi qui a été votée par le parlement israélien à une majorité de 46 contre 40, ratifiée par les tribunaux et surveillée par les cadres politiques.

Rationaliser le mal

Le fait qu’Israël ait eu recours à de telles méthodes, politiques et juridiques, de torture des détenus montre que la prison, en tant que machine de répression, n’est qu’une petite partie d’une plus grande usine de répression connue sous le nom de Sionisme. Plus important, l’inclusion de l’alimentation forcée dans la loi procure à Israël une structure cohérente pour l’exercer et le met ainsi face à face avec une question cruciale pour comprendre le Sionisme : la question du rationalisme. L’alimentation forcée n’est pas une folie vindicative, ni un massacre commis par une occupation, ni le crime d’un colon qui brûle un enfant. L’alimentation forcée est un choix très rationnel entre gagner et perdre. Bien que ce soit l’un des outils les plus dangereux, violents et éventuellement fatals pour empêcher la liberté des Palestiniens, l’utilisation de cette méthode est cependant beaucoup moins risquée pour la prison (la machine de répression) que de perdre le « produit » en relâchant les détenus.
L’alimentation forcée est par conséquent la représentation la plus claire du rationalisme du Sionisme en général, et de son bras militaire en particulier. C’est une forme purement comportementale et extrémiste de rationalisme qui ne répond à aucun argument raisonnable juridique, humanitaire ou éthique. Il répond simplement aux facteurs de victoire et de défaite – victoire en termes de maintien des Palestiniens en prison aussi longtemps que possible, tout en préservant Israël aussi longtemps que possible. Le rationalisme comportemental devient plus évident si nous nous tournons vers les racines européennes du Sionisme. Les deux philosophes Adorno et Horkheimer associent cette forme de rationalisme aux racines de la culture européenne (L’Odyssée en particulier) comme exemple de perte d’humanité au profit du maximum d’efficacité dans le travail. En recherchant une compréhension sociale et culturelle d’Israël, l’alimentation forcée nous rappelle que nous avons affaire à un système fort, abstrait et soigneusement conçu, qui ne considère rien d’autre que ses victoires (la répression des Palestiniens) et ses pertes (la liberté des Palestiniens). Quand Adorno et Horkheimer ont écrit  » La Dialectique de la Raison » en 1944, ils cherchaient à expliquer le pouvoir des régimes fascistes (le Nazisme en particulier) eu égard à leur concept de la « raison instrumentale ». Leurs explications ne sont plus requises, puisque l’autoritarisme et la cruauté du régime israélien peuvent facilement et parfaitement expliquer cette mentalité criminelle.

(Par Majd Kayyal)

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